Jean-Marc Thévenaz - EasyJet Suisse - l'aviation à la croisée des vents
Par Thierry DIME
Venu partager les coulisses d’un secteur souvent cloué au pilori médiatique, Jean-Marc Thévenaz n'a pas cherché à séduire par des promesses lisses. Au contraire, il a dressé le portrait d'une industrie prise en étau entre l'urgence de sa propre mutation et l'inertie systémique d'une Europe fragmentée.
Le fil conducteur de son intervention réside précisément dans ce paradoxe : comment concevoir la transition écologique et l'efficience économique lorsque les structures politiques et syndicales imposent un surplace permanent ? Jean-Marc Thévenaz a illustré de manière cinglante la rigidité des frontières invisibles qui fragmentent notre espace aérien. Pour relier deux métropoles, un avion est aujourd'hui contraint à un ballet absurde de trajectoires héritées de la guerre froide. Le projet de Ciel unique européen, véritable serpent de mer institutionnel depuis trente ans, se heurte encore et toujours aux résistances locales et aux souverainetés nationales. Le directeur général a illustré cette inertie par un exemple parlant, celui de la liaison Genève-Londres. « Les premières concertations ont débuté en 2002, et en 2026, nous avons toujours deux routes qui se croisent dans le ciel », a-t-il déploré, résumant à lui seul l’écart persistant entre l’ambition d’innovation et la réalité du terrain. Cette inertie n'est pas qu'une affaire de trajectoires ; elle fragilise l'ensemble de la chaîne de valeur et pénalise directement le consommateur, notamment en Suisse où les restrictions nocturnes imposent une rigueur absolue.
Vers le « Net Zéro 2050 »
Face aux mouvements sociaux et aux difficultés de régulation qui continuent de peser lourdement sur le secteur, le dirigeant a tenu à rappeler l’importance d’un dialogue plus équilibré entre les différentes parties prenantes. Selon lui, il est essentiel de trouver des mécanismes de concertation capables de préserver à la fois les droits sociaux et la continuité d’un service indispensable à l’échelle continentale.
Pourtant, au-delà du constat parfois sombre sur l’immobilisme du « ciel unique européen », Jean-Marc Thevenaz a projeté l’auditoire vers un avenir où l’aviation, bien que vilipendée, est indispensable. Assumant pleinement l’impact carbone du secteur (2 à 3% des émissions mondiales), il en a rappelé la nécessité vitale, en s’appuyant sur l’expérience traumatique du Covid : « Il n’y a plus d’aviation, vous n’avez plus rien qui se passe. Plus de masques, plus d’aspirine. Plus rien. » Il a ainsi démontré que l’aviation est devenue, par la globalisation, un service essentiel, presque un « mode » de l’économie mondiale. Ce réalisme, loin d’être une position de repli, sert de socle à une stratégie de décarbonation ambitieuse. Il a détaillé la feuille de route vers le « Net Zéro 2050 », avec un enthousiasme palpable pour les innovations technologiques, comme la collaboration avec Rolls-Royce et Airbus sur l’hydrogène.
À l’heure où l’on questionne sans cesse la pertinence du voyage, cette conférence a offert une réflexion bien plus large sur l’équilibre délicat entre progrès technique, souveraineté économique et urgences écologiques. La leçon de Jean-Marc Thevenaz est celle d’un artisan du ciel qui, malgré les orages, continue de croire en la nécessité de bâtir des ponts, qu’ils soient aériens ou institutionnels. Sa vision résonne comme un appel à une Europe plus cohérente, où les intérêts particuliers ne pourraient plus entraver le bien commun. Un message profondément citoyen pour notre Club.