Les petits ruisseaux des samedis d'hiver au CARÉ
Par Thierry DIME
L'art discret du service
L'organisation est millimétrée, presque chorégraphiée. Chacun connaît son rôle, non par protocole rigide, mais par cette compréhension intuitive qui naît de la répétition d'un geste juste. « Je suis assez impressionné de voir combien c'est bien organisé, la chaleur humaine qui règne ici », observe André Poulie, qui pourtant n'en est pas à sa première action solidaire. Cette chaleur, elle n'est pas feinte. Elle émane de regards qui ne se détournent pas, de mains qui servent sans condescendance, de paroles échangées où l'autre reste un autre, jamais un cas social à traiter. Pierre-Edouard De Bay, membre des Lions Club Genève depuis février 2019, a rapidement compris cette alchimie particulière : « C'est une expérience humaine très enrichissante. Ça nous sensibilise au fait que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, dans un canton comme Genève où il y a quand même de la richesse. »
Le paradoxe frappe, en effet. Genève, capitale internationale, ville des organisations mondiales et des fortunes discrètes, cache aussi ses failles. Des familles entières, des travailleurs pauvres, des destins brisés qui ne demandent qu'un répit, un moment de réconfort, un lieu où l'on peut simplement être.
Midi approche. Les premières silhouettes franchissent le seuil. Une mère avance doucement, un adolescent à ses côtés, trop grand déjà pour cacher l’inquiétude dans ses yeux. Un homme d’une soixantaine d’années s’installe en silence, le regard marqué par les épreuves, mais la dignité toujours droite. Un couple entre à son tour, leurs mains serrées l’une contre l’autre, comme une ultime promesse de ne pas se perdre, même quand tout vacille. Ici, chacun arrive avec son histoire, invisible mais bien réelle. Lucia, qui a fait le déplacement depuis Fribourg sur la recommandation de Nathalie Peignon, membre du Lions Club, ressent elle aussi cette émotion particulière. « Dans la vie, on a besoin de temps en temps de donner un peu de soi, quelque chose qui guide aussi notre vie à nous, qu'on se sente utile », confie-t-elle entre deux services. Lucia n'est pas membre du Lions Club, mais elle comprend viscéralement le sens profond du « we serve », ce slogan qui résonne en chaque membre du Lions Club, comme une boussole morale.
Les petits ruisseaux
Le repas se déroule dans un brouhaha doux, ponctué de mercis discrets et de sourires reconnaissants. Les bénévoles du Lions Club circulent, attentifs sans être intrusifs, présents sans être pesants. Ils sont là, simplement, comme on est là pour quelqu'un qui compte. « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », tient à rappeler Pierre-Edouard, citant cet adage qui résonne particulièrement dans un monde où la désolidarisation semble progresser. « Dans un monde où les fossés se creusent, c'est une satisfaction personnelle de pouvoir se dire, en toute humilité, que l'on est l'un de ces petits ruisseaux. »
Cette humilité est le fil conducteur de cette matinée. Sous le plafond du CARÉ, les titres et les distinctions sociales s'effacent au profit d'une fraternité d'action. Personne ne se drape ici dans l'habit du bienfaiteur ; l'heure est au geste juste, à l'attention discrète. Simon Dreyfuss le résume avec une sincérité qui vient du cœur : « C'est là que nous trouvons, au fond, notre plus grande satisfaction : dans l'aide concrète apportée à ceux qui en ont besoin. » Dans sa bouche, le mot prend tout son sens : cette satisfaction n'est pas celle de celui qui donne par devoir, mais celle de celui qui sert par conviction. C'est cette nuance fondamentale qui fait basculer l'acte charitable dans la sphère de la rencontre humaine. On ne distribue pas une aide, on partage un moment d'existence.
Lorsque les derniers convives quittent le CARÉ, emportant avec eux un peu de chaleur pour affronter les jours à venir, les bénévoles du Lions Club Genève rangent en silence. Demain, la vie reprendra son cours inégal. Mais aujourd'hui, pendant quelques heures, des destins se sont croisés. Des regards se sont échangés. Des petits ruisseaux ont continué leur patient travail d'irrigation, goutte après goutte, samedi après samedi. Et c'est peut-être là, dans cette obstination tranquille à servir, que réside la plus belle forme d'espoir.