Magali Debost : voir autrement pour accompagner dignement

Au Foyer du Vallon, seul établissement genevois spécialisé dans l'accompagnement des déficits visuels liés à l'âge, Magali Debost dirige une équipe confrontée à un paradoxe troublant : comment prendre soin d'une vulnérabilité que personne ne distingue ? Entre philosophie des petits plaisirs quotidiens et projets d'envergure, la directrice de cette institution centenaire rappelle une évidence : le handicap invisible exige autant d'attention que celui qu'on voit. Peut-être même davantage.

Par Thierry Dime

Foyer du Vallon : quand la vulnérabilité devient invisible 

Lorsque Magali Debost prend la parole devant les membres du Lions Club Genève, elle ne se contente pas de présenter une institution. Elle révèle une réalité que nous croisons quotidiennement sans la voir : celle de milliers de personnes dont le handicap demeure imperceptible aux yeux du monde. Diplômée de l'École hôtelière de Lausanne, passée par la direction d'établissements médico-sociaux puis par une décennie consacrée à l'écriture auprès de la Revue Médicale Suisse, cette femme de 52 ans a trouvé sa vocation dans ce qu'elle nomme avec élégance son "amour de l'humain âgé". Depuis juin dernier, elle dirige le Foyer du Vallon, héritier d'une histoire née en 1932 de la générosité collective, aujourd'hui confronté aux défis d'une société qui vieillit sans toujours adapter son regard. L'établissement qu'elle dirige incarne un paradoxe troublant : comment accompagner dignement une vulnérabilité que personne ne distingue ? "Quelqu'un qui se déplace difficilement, vous le voyez", explique Magali Debost avec une simplicité désarmante. "Quelqu'un qui voit mal, vous ne le voyez pas. Donc il y a un vrai enjeu à le prendre en compte, à l'avoir présent à l'esprit pour pouvoir aménager, non seulement les institutions mais l'espace public face à ce handicap invisible qui progresse avec l'âge avancé." Cette phrase résume à elle seule l'ampleur d'un défi sociétal que nous peinons à saisir : comment organiser la solidarité envers ce qu'on ne perçoit pas ?

Foyer du Vallon, 60 résidents d'un âge moyen de 85 ans, dont cinq centenaires et une doyenne de 106 ans, vivent avec des déficiences visuelles qui ne relèvent pas nécessairement de la cécité totale. Contrairement aux idées reçues, la majorité n'a jamais fréquenté le centre de réadaptation de l'Association pour le Bien des Aveugles et Malvoyants. Leur déficit visuel s'est installé progressivement, comme s'installent les autres fragilités de l'âge avancé. Cette réalité impose une approche radicalement différente de l'accompagnement : chaque geste quotidien exige davantage de temps, chaque interaction réclame plus d'attention. On ne distribue pas simplement un programme d'activités, on le lit à voix haute. On ne pose pas une assiette devant un résident, on décrit son contenu, on spatialise les aliments. L'établissement emploie 90 collaborateurs, dont deux ergothérapeutes au comité de direction, et peut compter sur une trentaine de bénévoles qui compensent ce besoin permanent d'interaction humaine.

Pourtant, derrière la sérénité que dégage l'établissement, les défis s'accumulent. Un bâtiment ancien qui nécessite une rénovation, des besoins résidents de plus en plus complexes, un financement public qui ne couvre qu'une partie des nécessités. Le comité envisage une rénovation complète, mais refuse catégoriquement de fermer durant les travaux : ce serait non seulement priver Genève de son seul établissement spécialisé en basse vision, mais aussi disperser une expertise accumulée depuis des décennies par des équipes dont certains membres comptent quarante-deux ans d'ancienneté. La solution vraisemblablement passera par la construction d'un bâtiment temporaire, permettant un transfert sans rupture d'accompagnement. Le projet prévoit soixante chambres équipées de salles de bain, une signalétique repensée, une œuvre d'art auditive dans le jardin que j’aimerais beaucoup qu’elle arrive avant le nouveau bâtiment ! 

En quittant le Lions Club Genève ce jour-là, Magali Debost laissait derrière elle plus qu'une présentation institutionnelle. Elle plantait une question inconfortable : combien de vulnérabilités traversons-nous chaque jour sans les distinguer, simplement parce qu'elles ne correspondent pas à l'image conventionnelle du handicap ? Le Foyer du Vallon n'est pas seulement une maison remarquable au bout d'un chemin préservé de Chêne-Bougeries, c'est le miroir d'une société qui doit apprendre à voir autrement pour accompagner dignement ceux qui, précisément, ne voient plus comme avant.