Rencontre avec Florian Sallin, Président, et Muriel Vial, Secrétaire de l'Association Enfants Aidants

Par Thierry Dime

Lions Club Genève Comment est née l’Association Enfants Aidants, et quel a été le déclencheur de votre engagement commun ? 

Muriel Vial L’association est née d’une rencontre entre Florian Sallin et moi en 2015, dans le cadre de mon travail de recherche. Très vite, nous avons réalisé que nous partagions une sensibilité commune à une problématique encore largement ignorée : celle des enfants qui grandissent aux côtés d’un parent souffrant de troubles psychiques. Ce lien personnel et intellectuel a été le point de départ d’une initiative que nous avons voulu concrète, humaine et engagée. 

Lions Club Genève Quelle est la mission de de l'Association Enfants Aidants, et comment se traduit-elle sur le terrain ? 

Florian Sallin La mission de notre association s’articule autour d’un double engagement, à la fois sociétal et humain. D’un côté, nous menons un travail de sensibilisation en profondeur. Il s’agit de rendre visible une réalité encore largement méconnue : celle des enfants qui grandissent dans l’ombre d’un parent souffrant de troubles psychiques. Ces enfants, souvent silencieux et invisibles, ne sont pas identifiés comme tels par les institutions. Ils ne bénéficient ni de reconnaissance, ni de soutien adapté. Notre rôle est donc de faire émerger cette problématique dans le débat public, de la porter auprès des professionnels de la santé, de l’éducation, et des décideurs politiques.

Mais sensibiliser ne suffit pas. C’est pourquoi nous avons développé un dispositif d’accompagnement concret, fondé sur le principe du parrainage et du marrainage. Ce système repose sur une idée simple : des adultes ayant eux-mêmes traversé une enfance marquée par la vulnérabilité psychique d’un parent se mettent au service de jeunes vivant actuellement cette situation. Ces parrains et marraines ne sont pas des thérapeutes, mais des figures de référence et des repères. Ils incarnent une forme d’espoir, de résilience, et surtout de compréhension authentique. Sur le terrain, cela se traduit par des rencontres régulières, des échanges, des activités partagées, mais aussi par une présence discrète et bienveillante dans le quotidien de ces enfants. Ce lien permet de rompre l’isolement, de restaurer la confiance, et parfois même de prévenir des ruptures plus graves. 

Lions Club Genève Vous avez vous-même traversé ce type de parcours. En quoi cette expérience personnelle enrichit-elle votre approche ? 

Florian Sallin Elle est essentielle. Nous adoptons une posture de “pair aidant”. Ce qui signifie que nous nous plaçons sur un pied d’égalité avec les jeunes. Nous ne sommes pas là pour leur faire la leçon, mais pour leur dire : “Tu n’es pas seul.” Notre vécu nous permet de comprendre sans juger, de transmettre un espoir authentique, et de leur montrer qu’il est possible de se reconstruire malgré les difficultés. 

Lions Club Genève Dispose-t-on aujourd’hui de données fiables sur le nombre d’enfants concernés en Suisse ? 

Muriel Vial Malheureusement, non. À ce jour, la Suisse ne dispose pas de statistiques actualisées et précises. Les seuls chiffres disponibles datent de 2017 et évoquent environ 50 000 enfants âgés de 10 à 15 ans. Cette estimation est non seulement ancienne mais elle est aussi extrêmement partielle. Elle ne prend pas en compte les enfants plus jeunes, alors même que les premières formes d’aide et de soutien devraient intervenir bien avant l’âge de dix ans. En réalité, les signes de détresse peuvent apparaître dès la petite enfance, et l’absence de prise en compte de cette tranche d’âge constitue une lacune majeure dans notre compréhension du phénomène. Ce vide statistique est révélateur d’un problème plus profond : le manque de reconnaissance institutionnelle de ces enfants comme population spécifique nécessitant une attention particulière. Tant que ces jeunes ne sont pas identifiés dans les politiques publiques, ils ne peuvent bénéficier ni de mesures ciblées, ni de ressources adaptées. Ils restent invisibles, non seulement dans les chiffres, mais aussi dans les dispositifs d’accompagnement.

Il est urgent que la Suisse se dote d’outils de mesure fiables, réguliers et inclusifs, qui permettent de cartographier cette réalité dans toute sa complexité. Cela suppose une volonté politique forte, une coordination entre les cantons, et une mobilisation des milieux éducatifs, médicaux et sociaux. Sans données, il n’y a pas de diagnostic. Et sans diagnostic, il n’y a pas de réponse. C’est précisément ce que notre association tente de combler, en mettant en lumière ce que les chiffres officiels ne disent pas encore.

Lions Club Genève Quel rôle l’État pourrait-il jouer pour mieux soutenir ces enfants ? Les structures actuelles sont-elles adaptées ? 

Florian Sallin À notre sens, elles sont largement défaillantes. Il n’existe même pas de définition officielle du “proche aidant” au niveau fédéral. Chaque canton agit selon ses propres moyens et priorités, ce qui crée de fortes disparités. Le canton de Vaud est en avance, Genève commence à se mobiliser, mais dans l’ensemble, les enfants aidants restent invisibles. Trop souvent, ils sont orientés vers la protection de l’enfance, ce qui n’est pas toujours pertinent. Il faudrait d’abord les identifier, les reconnaître, et mettre en place des prestations spécifiques qui font aujourd’hui cruellement défaut.

Lions Club Genève Comment définiriez-vous, avec vos mots, ce qu’est un enfant aidant ? 

Muriel Vial Je ne prétends pas détenir la définition absolue, mais pour nous, un enfant aidant est un jeune qui vit au quotidien avec un proche (parent, frère, sœur) atteint d’une vulnérabilité psychique ou physique, et qui assume des responsabilités dépassant ce qui est attendu à son âge. Il pallie l’absence de soins professionnels ou de soutien adulte, souvent dans le silence et sans reconnaissance. C’est cette réalité que nous voulons mettre en lumière.

Lions Club Genève L’association a maintenant deux ans et demi d’existence. Quelles sont vos ambitions pour les années à venir ? 

Florian Sallin Notre priorité reste de faire émerger ce sujet dans l’espace public. Trop souvent, les enfants qui grandissent aux côtés d’un parent souffrant de troubles psychiques sont invisibles aux yeux des institutions éducatives, médicales et sociales. Et pourtant, cette problématique concerne potentiellement tout le monde. Dans une famille, il est fréquent qu’un neveu, une nièce ou un petit-cousin vive cette réalité sans que personne ne le sache, tant elle est dissimulée. Notre objectif est donc clair : rendre visible l’invisible. Le projet de sensibilisation que nous menons avec le soutien du Lions Club Genève constitue une étape décisive. Il nous permettra d’élargir notre impact, de toucher de nouveaux publics, et de poser les bases d’un véritable changement de regard.

Mais au-delà de la sensibilisation, nous sommes également à un moment crucial du développement de notre structure. L’association est encore jeune, et pour pérenniser notre action, nous devons nous doter de moyens solides. Cela passe par la création d’un nouveau site web, plus fonctionnel et plus accessible, qui servira de plateforme d’information, de témoignages et de ressources pour les familles concernées. Nous envisageons également l’engagement de personnel salarié, notamment une secrétaire pour assurer le suivi administratif, et pourquoi pas une personne dédiée à la communication afin de renforcer notre visibilité et notre présence.

Structurer l’association est aussi une priorité. Cela nous permettra non seulement de mieux répondre aux besoins des enfants aidants, mais aussi de professionnaliser notre action, de développer des partenariats durables, et de garantir une continuité dans notre engagement. 

Florian Sallin (Président) et Muriel Vial (Secrétaire) de l'Association Enfants Aidants

Pour plus d’informations : https://www.enfants-aidants.ch